Sans oublier le Japon... (1921-1934)

C'est en 1896 que le cinéma fait son apparition au Japon, d'abord avec le kinétoscope d'Edison puis avec le cinématographe de Lumière. Le Japon de cette époque est déjà un pays moderne grâce aux bouleversements de l'ère Meiji, commencée trente ans plus tôt et qui a permis au pays de passer en peu de temps d'un système féodal à une société moderne de type occidental.

Théâtre
Les premiers films japonais sont entièrement tributaires du théâtre : il s'agit d'enregistrer des pièces de nô et de kabuki (ou plutôt : des extraits de ces pièces) jouées par de grands acteurs. Comme dans le théâtre traditionnel nippon, les rôles de femmes sont tenus par des hommes travestis, les onnagata. Les onnagata ne disparaîtront au cinéma que vers 1920.
A partir de 1908 sortent les premiers films de fiction, souvent sur des sujets historiques. En 1912 est fondée la première grande compagnie cinématographique, la Nikkatsu, groupant quatre firmes qui possèdent des studios à Tokyo et à Kyoto – les premiers pour tourner des films sur des sujets contemporains (gendai-geki), les seconds pour des sujets historiques (dits jidai-geki), catégories qu'on retrouvera tout au long de l'histoire du cinéma japonais. C'est surtout le public populaire qui voit les films japonais, le public cultivé préférant les films importés de l'étranger et en particulier les films américains.
Une autre grande compagnie, la Shochiku, apparaît en 1920.


Pourquoi tant de films disparus?
Malheureusement pour nous, la plus grande partie des films de cette époque ont été détruits. Beaucoup dans des catastrophes naturelles (le grand tremblement de terre du Kanto en 1923) ou les suites de la guerre (les bombardements de Tokyo en 1945). Mais aussi parce que, dès l'avénement du parlant, un grand nombre de pellicules ont été «recyclées» puisqu'on jugeait sans intérêt et désormais inmontrables les films jusqu'alors tournés.


Cinq grands films
«Ames sur la route» (Rojo no reikon,1921) de Minoru Murata.
Trois histoires croisées: celle d'un homme voulant obtenir le pardon de son père, qui le lui refuse - il meurt, ainsi que sa petite fille; celle de deux clochards qui sortent de prison et qui reprennent confiance en l'humanité grâce à un vieux concierge; celle d'une jeune fille qui invite ses voisins à fêter Noël. Le film se présente comme une apologie de la charité et se place sous l'invocation du Christ dès le premier intertitre. Les thèmes, la façon de mener le récit, font penser au cinéma américain, à Griffith ou à Cecil B. De Mille. Cela n'empêche pas ce film d'être intéressant et assez curieux.

«Une page folle» (Kurutta ippeiji, 1926) de Teinosuke Kinugasa.
Une femme qui a tué son bébé lors d'une tentative de suicide est enfermée dans un asile d'aliénés. Son mari se sent responsable de sa dépression et se fait engager comme gardien à l'asile dans le but de la faire évader. Mais elle refuse de quitter l'asile où elle se sent en sécurité et à l'abri du monde.
Le scénario est du grand écrivain Yasunari Kawabata. Ce film très original, fait de flash-backs et d'images subjectives mélangeant rêves et réalité, est une œuvre d'avant-garde qui a pour ambition de montrer le monde intérieur de la folie. Il n'utilise pas d'intertitres mais fait appel à toutes les techniques du cinéma de l'époque, que ce soit le montage soviétique, les contrastes d'ombre et de lumière du cinéma allemand ou les images poétiques de l'avant-garde française. Le résultat est un film étonnant et unique. Il n'a eu bien sûr aucun succès et Kinugasa qui l'a produit lui-même y a perdu beaucoup d'argent.

«Carrefour» (Jujiro, 1928) également de Kinugasa.
Les malheurs d'un frère et d'une sœur dans les bas-fonds de Tokyo. Ce fut le premier film japonais à être apprécié à l'étranger et en particulier en Allemagne où il sortit sous le titre : «Ombres sur Yoshiwara».
Ces deux derniers films furent longtemps réputés perdus. Ils n'ont été retrouvés que dans les années 1970.

«Journal de voyage de Chûji» (Chûji taki nikki, 1927) de Daisuke Itô.
Ce film en trois parties présente un héros malheureux, un hors-la-loi en révolte contre la société féodale et qui est vaincu. Ça ne l'empêche pas d'être un héros que la mise en scène de Itô exalte et magnifie.

«La danseuse d'Izu» (Izu no odoriko, 1933) de Heinosuke Gosho.
Au cours de ses vacances, un étudiant suit une troupe de comédiens ambulants parce qu'il est amoureux d'une danseuse. Les vacances finies, il retourne en ville, laissant la danseuse à ses souvenirs et à son chagrin. La danseuse est jouée par une actrice qui allait devenir l'égérie de Mizoguchi et la plus grande actrice japonaise : Kinuyo Tanaka. Le roman de Kawabata qui a inspiré ce film sera plusieurs fois porté à l'écran.

 

Les benshi
Le premier film parlant (Mon amie et mon épouse, de Heinosuke Gosho) sort en 1931. Pourtant, il y aura encore beaucoup de films muets après cette date et ce jusqu'en 1935. La raison principale en est la résistance des benshi.
Le benshi est un personnage essentiel au Japon au temps du muet. C'est une sorte de récitant, placé au pied de l'écran et vêtu à l'occidentale, qui lit les intertitres, improvise des dialogues, commente l'action. Au fil des ans il a pris de plus en plus d'importance et certains benshi sont devenus plus célèbres que les acteurs au point que le public venait souvent au cinéma pour eux. En 1927 on comptait au Japon 6818 benshi dont 180 femmes.
Menacés par le cinéma parlant ils se sont révoltés et en 1932 ils ont même lancé une grève. Le public les soutenait, ne voyait pas trop bien ce qu'il avait à gagner avec le cinéma qui parle.
Cela explique pourquoi des cinéastes comme Ozu et Mizoguchi ont continué à faire des films muets jusqu'en 1935.


Ozu
Parmi les films de Yasujiro Ozu (1903-1963), cinq au moins méritent une mention particulière.

«Jours de jeunesse» (Wakaki hi, 1929), une comédie légère et sympathique sur un groupe d'étudiants en vacances à la neige.

«J'ai été recalé, mais...» (Rakudai wa shita keredo, 1930). Toujours la vie étudiante mais avec un soupçon de critique sociale : un étudiant diplômé n'arrive pas à trouver de travail tandis que son ami, qui a raté son examen mais qui a des parents riches, va pouvoir vivre sa vie d'étudiant une année de plus.

«Gosses de Tokyo» (Umarete wa mita keredo, 1932).
Deux enfants se sentent humiliés en découvrant la servilité de leur père envers son patron. Du coup, ils font la grève de la faim. Le film le plus célèbre d'Ozu à cette époque.

«Une histoire d'herbes flottantes» (Ukikusa monogatari, 1934), sur une troupe d'acteurs ambulants dans une petite ville de province.

«Une auberge à Tokyo» (Tokyo no yado, 1935), un film réaliste qui montre l'époque de la dépression économique à Tokyo et développe un thème cher à Ozu: les relations parents-enfants. Ici, par amour pour sa fille, une femme devient entraîneuse dans un bar mal famé et un homme commet un crime pour venir en aide à ses fils.


Mizoguchi
La carrière de Kenji Mizoguchi (1898-1956) a commencé en 1923 et elle a été, les premières années, incroyablement productive – jusqu'à 12 films pour la seule année 1924. Or, presque tous ces films ont disparu.
Il faut espérer qu'on finira par retrouver certains d'entre eux. J'aimerais beaucoup voir «Le sang et l'âme» (1923) qu'on présente comme fortement influencé par l'expressionnisme allemand, «Les ruines» (1923) sur le grand tremblement de terre, «Le murmure printanier d'une poupée en papier» (1926), «description balzacienne d'un milieu urbain de petits boutiquiers» (Michel Mesnil dixit), «L'amour fou d'une maîtresse de chant» (1926), une histoire de fantôme, «Okichi l'étrangère» (1930), histoire d'une geisha qui abandonne tout pour l'amour d'un consul américain.
Mais le dernier des films muets de Mizoguchi existe toujours et je l'ai vu. C'est «Osen aux cigognes» (parfois intitulé «La cigogne en papier») de 1934.
Attendant son train dans une gare un soir, un homme aperçoit une femme à l'air égaré et se souvient. Cette femme, c'est Osen qui s'est autrefois occupée de lui et l'a protégé à une époque où il n'était qu'un jeune garçon faible et sans défense venu en ville pour faire des études de médecine mais qui, faute d'argent, était devenu domestique. Pour payer ses études, Osen se prostitue et vole ses clients; elle finit par être arrêtée. Aujourd'hui, l'homme (il s'appelle Sokichi) est devenu médecin, il veut essayer de soigner Osen mais elle a perdu l'esprit, ne le reconnaît pas, maudit tous les hommes. Pourtant, quand il lui dit son nom, elle se souvient du garçon qu'il a été et cherche encore à le protéger en se battant contre les fantômes imaginaires de ses persécuteurs de jadis. Sokichi comprend qu'elle est irrémédiablement perdue dans sa folie et qu'on ne peut plus la guérir. Détail intéressant : jamais Osen et Sokichi n'ont été amants, elle le considérait comme son jeune frère, il l'appelait «grande soeur».
C'est un film très noir, très dur, qui donne de la société japonaise une image pessimiste, en particulier sur la condition des femmes – thème que Mizoguchi développera dans la plupart de ses films ultérieurs. L'actrice qui joue Osen, c'est Isuzu Yamada, alors âgée de 17 ans, première égérie de Mizoguchi (elle fera cinq films avec lui entre 1934 et 1936 et un autre en 1945), future grande actrice du cinéma nippon. Elle a été Lady Macbeth pour Kurosawa, elle a joué pour Ozu et Naruse et elle est morte récemment, à 95 ans. Hubert Niogret en parle très joliment dans le numéro de «Positif» de décembre 2012 : «son visage lumineux n'a sans doute pas trouvé meilleure image que celle créée par Mizoguchi en 1934 quand elle avait 17 ans et qu'elle libérait de sa bouche pour la projeter dans l'espace une cigogne en papier».


Naruse
Un autre futur grand cinéaste apparaît dans ces année-là: Mikio Naruse, dont le premier film, «Après notre séparation» (Kimi to wakarete, 1933), brode déjà sur des thèmes qui seront les siens par la suite. Une geisha se sacrifie pour sa sœur, un garçon est fasciné par une bande de voyous. Il y a aussi l'amitié entre deux geishas et l'amour de l'une d'elles pour un très jeune homme.

Jidai-geki
Parmi les meilleurs jidai-geki (films historiques) de la fin du muet, on compte «Les 47 ronins» de Shozo Makino (1928), d'après une pièce de kabuki du XVIIIème siècle, elle-même inspirée d'un fait-divers où des ronins (samouraïs sans maître) vengent leur seigneur avant de se faire hara-kiri. Cette histoire a été racontée au cinéma à de nombreuses reprises, la première fois en 1910.
Et puis d'autres histoires de samouraïs, plus romanesques, avec des combats, des courtisanes et des fantômes. Comme «Le château sous le vent et les nuages», de Toko Yamazaki (en 1928) ou «L'épée qui tuait les hommes et les chevaux» de Daisuke Itô (1929) – ah, les merveilleux titres des vieux films japonais!

A partir de 1936, pratiquement tous les films japonais seront parlants.

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