La sorcellerie à travers les âges
(Benjamin Christensen, 1922)

Ce film muet tourné en Suède par le Danois Benjamin Christensen est très célèbre et très admiré. Je l'ai vu il y a fort longtemps et le souvenir que j'en conservais était des plus flous. Je l'ai récemment acquis en DVD, ce qui m'a permis de faire des constatations troublantes.
Le titre original en est tout bonnement «Häxan», c'est-à-dire «La Sorcière». Mais le titre français indique mieux l'ambition et le propos du film: faire l'historique de la sorcellerie «à travers les âges».

La première partie se présente comme un documentaire, basé sur des représentations picturales remontant parfois jusqu'à l'Antiquité. Puis viennent des scènes jouées qui montrent les persécutions contre les sorcières à grand renfort d'instruments de torture, de moines implacables, de nonnes hallucinées, de tableaux de sabbat, de diables lubriques, etc...
Et c'est alors que les choses se gâtent. Car je me suis aperçue très vite que toutes ces scènes, situées par l'auteur dans un Moyen Age ou un XVIe siècle de fantaisie, concouraient à dénoncer l'église catholique, à en faire un foyer de superstition et d'obscurantisme, bref rejoignaient un courant anti-catholique aujourd'hui encore très fort et très actif dans les pays scandinaves. Certes, cela n'est pas dit expressément mais le fait est que toutes les scènes montrent soit l'Inquisition soit des prêtres ou des nonnes tortionnaires et que pas une image ne nous donne à penser que les mêmes persécutions se sont exercées dans les pays protestants, au Danemark, en Suède, en Angleterre, dans les colonies d'Amérique du Nord, par exemple, ainsi qu'en témoigneront des films ultérieurs comme «Dies irae» de Dreyer, «Witchfinder general» de Michael Reaves ou «Les sorcières de Salem».

Je me souviens avoir, autrefois, suite à une dispute avec des «féministes victimaires», imaginé une phrase qui contenait toutes les idées reçues (et fausses) au sujet des persécutions de sorcières: Au Moyen Age, l'Eglise Catholique, appuyée sur l'Inquisition, a brûlé des millions de sorcières.

1. Au Moyen Age: les bûchers de sorcières commencent effectivement à la fin du Moyen Age. Cependant, la grande époque de la chasse aux sorcières, c'est la première moitié du XVIIe siècle. Entre parenthèses, Jeanne d'Arc n'a pas été brûlée comme sorcière mais en tant qu' «hérétique» et «relapse», ce qui est tout à fait différent.

2. L'Eglise Catholique: comme je l'ai écrit ci-dessus, les pays protestants n'ont pas été en reste pour réprimer la sorcellerie.

3. L'Inquisition: il est vrai que le terrifiant «Marteau des sorcières» est dû à un inquisiteur et que les tous premiers procès de sorcières, à la fin du Moyen Age, sont le fait de l'Inquisition. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Et il est fort intéressant de constater que le pays où l'Inquisition était le plus solidement implantée, c'est-à-dire l'Espagne, est aussi celui qui a brûlé le moins de sorcières. Il a en revanche brûlé quantité d'hérétiques mais encore une fois il s'agit de ne pas confondre à tort et à travers des réalités totalement différentes.

4. Des millions: n'exagérons rien. En trois siècles, le nombre des victimes de la chasse aux sorcières avoisinerait les 30 000. Ce qui est déjà énorme et exorbitant!

5. Des sorcières: oui, je sais, moi aussi j'ai partout écrit ce mot au féminin. Et il est vrai que les victimes des procès de sorcellerie ont été le plus souvent des femmes. Mais il y avait aussi des sorciers, dont il semble qu'on ne parle jamais (évidemment ça n'intéresse pas beaucoup les féministes victimaires!). D'ailleurs le plus célèbre des procès de sorcellerie en France est celui d'Urbain Grandier, sous Richelieu, donc au XVIIe siècle, et c'est une affaire essentiellement politique où l'Inquisition a peu de part. L'accusé (il sera bel et bien brûlé) était un homme et ses accusatrices des nonnes hystériques.

Bref, le film de Benjamin Christensen reprend tous les clichés, toutes les idées reçues sur la sorcellerie.

Mais la dernière partie du film est très réussie. En effet, notre Danois a eu l'idée de situer la fin de son film aujourd'hui, enfin à l'époque où il tourne, c'est-à-dire en 1922. Il n'y a plus de procès de sorcières? Non, mais il y a la psychiatrie, les internements psychiatriques, les maladies dites psychiatriques. Et une suite de petits sketches, tous remarquablement joués par la grande actrice Tora Teje, nous présente les cas de femmes dites «hystériques», «cleptomanes», «dépressives» etc . C'est passionnant.
Cette dernière partie sauve le film tant elle est bien faite et originale.

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